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Est-ce que tout le monde doit aimer le rap ?

Par Adrien Cornillot-Appavou

En 2026, le rap est plus présent que jamais dans la culture populaire en France et ailleurs. On entend le rap partout, on voit les rappeurs partout, peut-être trop parfois, tout cela ressemble à une consécration dont la génération qui a subi la crise du disque n’aurait jamais osé rêver. Le rap et ses sous-genres dérivés ont conquis toute la France.

Toute ? Non, il reste malgré tout quelques réfractaires qui ne monteront probablement jamais dans le train Jungle Jack, qui ne s’émerveilleront jamais à la découverte d’une nouvelle punchline d’Huntrill et qui ne se presseront jamais dans la queue du Stade de France de SCH pour revivre la frénésie de l’époque A7. Qui sont ces gens chez qui la magie du rap n’opère toujours pas en 2026 ?

Tous les goûts sont dans la nature, dit-on. D’un point de vue purement musical, chacun a le droit d’être sensible ou non à ce que chaque artiste peut proposer. Mais qu’est-ce qui peut rendre des auditeurs de musique hermétiques à un genre entier, d’autant plus quand celui-ci est prépondérant dans le paysage médiatique actuel ? D’après la SNEP, en 2023, 73% des « jeunes » (moins de 34 ans) écoutaient du rap, et 65% des streams sur les plateformes de streaming concernaient des morceaux de rap. La place laissée aux autres styles musicaux tend ainsi à se réduire progressivement. Ainsi, le rap s’intègre irrémédiablement dans la notion de « culture populaire », et devient la nouvelle musique pop, comme le fut le rock en son temps, avec une grande majorité de convaincus mais néanmoins quelques réfractaires.

Ces dernières années, le rap a fait tomber beaucoup de barrières. Historiquement un genre qui servait de haut-parleur au peuple d’en bas, il a fini par infiltrer toutes les strates de la société et convertir une cible au départ bien éloignée des revendications initiales. Quelqu’un de peu au fait de certaines réalités sociales pourrait en théorie avoir moins d’accroches avec le discours ambiant des rappeurs, et donc limiter son écoute au seul aspect musical. L’émergence d’artistes comme 47Ter, issus d’une classe sociale supérieure, convainc peu à peu le public qui se reconnaît en eux et y retrouve ses propres réalités, ce qui contribue à ouvrir le spectre social du rap. Ces artistes ont du succès, mais ne parviennent néanmoins pas actuellement à faire partie des superstars du rap, qui quant à elles nourrissent pour la plupart le mythe du « started from the bottom, now we here » cher à Drake.

Musicalement, qu’est-ce qui nous plaît à nous, auditeurs assidus de rap ? La rythmique des morceaux qui fonctionnent le mieux est souvent très entraînante et d’une facilité d’écoute qui ne ferme la porte à aucun auditeur. L’autre aspect primordial de cette musique est lyrical. Peut-être que selon le récit proposé par le rappeur, l’auditeur non-initié peut être plus ou moins sensible à ce qu’il entend ? Les rappeurs eux-mêmes sont relativement hostiles au fait de compter trop d’auditeurs non-initiés dans leur public, on pense à Youssoupha qui disait dans Astronaute : « J’te déteste comme tous les gens qui me disent : « J’aime pas le rap mais toi je t’aime bien » » entre autres. La seule ouverture possible vers le rap pour ce public reste celle des plus gros vendeurs, devenus popstars, Gims, Soprano ou Jul, dont les plus gros hits n’ont parfois plus rien de vraiment rap. Mais ces auditeurs sont en théorie difficilement convertibles en des fans invétérés de rap.

Peut-être qu’il faut prendre un peu de recul et observer la question avec un point de vue plus global, est-ce qu’ailleurs, les gens ont un rapport au rap similaire au nôtre ? Dans les principaux pays d’Europe occidentale, les habitudes de consommation sont en substance les mêmes qu’en France, 73% des streams des auditeurs allemands concernent le rap, un chiffre qui monte à 83% en Italie. Aux États-Unis, berceau du rap, le public est par contre très divisé. Un stream de rap américain sur deux par un utilisateur local vient du sud, d’Atlanta et sa périphérie. Les autres marchés principaux du rap sont les deux côtes, Est et Ouest, où le rap domine notamment grâce à son histoire très liée à ces deux pôles. Dans le reste du pays, la part du rap et des autres styles musicaux sont relativement équitablement réparties, aucun n’exerce une vraie domination locale. Cependant, le soft power de la culture américaine à l’étranger s’exprime beaucoup par le rap. Un quart des écoutes sur les plateformes de streaming dans le monde concerne le rap, preuve d’une influence planétaire. Il y a donc des fans de rap partout, mais des réfractaires partout également.

Après tout, le rap n’a pas vocation d’être aimé par tous, et on ne se poserait sûrement pas cette question sans son explosion dans le circuit mainstream, s’il était resté cantonné aux block parties des débuts. Ainsi, quel pourrait être l’avis sur le rap de quelqu’un qui n’aime pas le rap ? Sarah est institutrice en banlieue parisienne, tout juste la trentaine, relativement sportive, mais contrairement à beaucoup de personnes de sa génération ou de son entourage, elle n’affectionne pas particulièrement le rap. Mais qu’est-ce qui fait qu’elle n’accroche pas alors qu’elle consomme pourtant tous types de musique ? 

« C’est souvent le texte auquel je n’accroche pas, soit je trouve qu’il est trop vulgaire, soit qu’il n’est pas assez recherché, redondant, qu’il n’a pas trop de sens pour moi, donc j’entends peu de rap qui va avec ma personnalité… » affirme-t-elle, presque désolée d’être insensible aux “puzzles de mots et de pensées“ chers à Booba. Sarah est quelqu’un d’assez réservé en apparence, mais très accessible une fois que la glace a été brisée, c’est peut-être ce schéma qu’elle reproduit avec le rap. La première image qu’elle se fait du rap et de son univers semble ainsi la freiner et l’empêcher de vouloir voir plus loin. La brutalité apparente des rappeurs semble ainsi rebuter au premier abord et rendre la qualité de la plume moins perceptible, mais ne semble pas pour autant l’attirer vers un autre rap, plus poétique et sensible. Même chez les auditeurs aguerris de rap, certains courants ont été parfois difficiles à appréhender, souvenez-vous des réactions du public aux premiers titres de SCH, très loin de faire l’unanimité comme aujourd’hui. Pour quelqu’un de non-initié, l’univers artistique de certains peut être encore plus difficile d’accès, et à moins de tentatives de tubes grand public, peu de passerelles vers des univers comme ceux de Laylow ou de Josman, ultra-référencés, parfois futuristes, et avec un certain rejet du mainstream, semblent imaginables. 

Sarah avoue d’ailleurs, concernant une figure du rap : « Je me suis fait une certaine image de Kaaris, quand je vais tomber sur un de ses sons, je sais que je vais zapper automatiquement. » L’image extérieure renvoyée par le rappeur de Sevran, notamment au moment de son explosion au début des années 2010, a fortement marqué les esprits des fans comme des moins fans. Lui qui avait promis d’être “hardcore jusqu’à la mort“ a ainsi pu voir une certaine partie du public le prendre au mot, et presque avoir peur de l’image de brute sanguinaire qu’il a incarné. Malgré son évolution artistique, son ouverture musicale et des succès comme Tchoin ou Diarabi, le Kaaris qui veut briser les os et boire le sang de ses ennemis semble avoir laissé une trace indélébile dans les mémoires.

« Je me laisse plus entraîner si je me reconnais dans la musique et les paroles, j’ai du mal quand je ne peux pas m’y rattacher ou adapter les paroles à ma vie », ajoute Sarah, qui s’avoue plus proche d’un Orelsan, qui raconte un quotidien dans lequel elle se reconnaît davantage. Les rappeuses à travers lesquelles elle peut se voir semblent également avoir ses faveurs. Sarah est ainsi plus sensible à la simplicité de Chilla qu’à la grandiloquence de Shay, au-delà du simple produit musical. Cette distance qu’elle a avec certains rappeurs, étrangement, ne s’applique pas lorsqu’elle écoute ses chanteuses américaines préférées. Peut-être est-ce dû à la barrière de la langue, qui donne à l’auditeur différentes attentes selon son niveau de compréhension des paroles entendues. Dans la langue maternelle, le seuil d’exigence peut être revu à la hausse par rapport à une langue dans laquelle les connaissances seraient plus scolaires, indépendamment du niveau lyrical proposé dans chaque cas. 

Dernièrement, on a constaté dans les charts américains une certaine diminution de la part du rap dans la consommation des auditeurs. En 2025, pour la première fois depuis 1990, aucun morceau de rap ne se classait dans les quarante premiers du Billboard Hot 100. C’est une tendance qui ne se traduit cependant pas encore en France mais que l’on peut réellement envisager. Vraie fin de cycle ou petite période de creux ? Si cette tendance se poursuit, est-ce que le rap saura conserver les néo-auditeurs qui sont arrivés ces dernières années quand il était davantage à la mode ? Le cas échéant, serait-ce vraiment un drame pour le rap et sa culture ? Peut-être est-ce un passage nécessaire pour se recentrer davantage et se rapprocher de ses valeurs initiales, après s’être dispersé et (trop ?) perdu dans toutes ses ouvertures à d’autres publics ? Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, disait Lavoisier. Le rap est peut-être dans une nouvelle phase de mutation difficile à prévoir sur le long terme, et peut se diriger vers une ère avec moins de superstars mais plus d’artistes nichés qui fédèrent des publics fidèles et solides autour d’eux, vers non pas un mais des raps, pour occuper différemment le champ musical. Comme disait le regretté Calbo dans Ne m’appelle plus rappeur avec ses frères Lino et T-Killa, « Le rap est mort, vive le rap ».

Crédits photo : @temzihamama

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