Rencontre avec Séléra, Suz et SyLO, trois finalistes d’origines réunionnaises de
l’édition 2026 de Buzz Booster qui représentent chacun leur région à leur façon.
« Je me suis battue, beaucoup », disait Meryl sur la scène de la Seine Musicale, le 23 avril
dernier, lors de la cérémonie des Flammes.
Après avoir remporté la Flamme du morceau de musiques caribéennes de l’année pour «
Coco Chanel » avec Eva, Meryl reçoit sa récompense avec émotion et la dédie à la
réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy ainsi qu’à son film Siméon (1992), qui retrace
l’histoire d’un musicien rêvant de faire connaître sa musique créole au monde. « L’esprit
Siméon n’est pas mort », lance la chanteuse. Le combat qu’elle mène pour la culture créole
est toujours d’actualité et surtout, il dépasse les frontières antillaises.
La preuve en est, quelques mois plus tôt, Meryl avait déjà mis en lumière l’île de la Réunion
lors de son passage dans Planète Rap sur Skyrock, en invitant les artistes péi LRB490,
Barth et Kalipsxau. Par ce geste, l’artiste martiniquaise contribue aussi à faire entendre une
scène réunionnaise déjà bien vivante et qui continue à gagner du terrain grâce à une
nouvelle génération d’artistes.
Le tremplin de rappeurs émergents Buzz Booster en est un exemple : chaque année, il met
en lumière douze lauréats régionaux du rap français, et pour son édition 2026, trois finalistes sont liés à La Réunion : Selera, SyLO et Suz.
Si Selera défend directement son île en tant que lauréat de La Réunion, Suz, qui représente
la Bretagne, et SyLO, le Centre-Val de Loire, n’en portent pas moins fièrement les couleurs.
En pleine ascension mais déjà bien affirmés, les jeunes artistes se sont confiés à 33Carats
sur leur musique et sur ce que la scène réunionnaise représente pour chacun d’eux, où qu’ils
se trouvent aujourd’hui dans le monde.
Selera
Représenter d’où l’on vient a toujours fait partie de l’ADN du rap. Chez Selera, cette
revendication ne relève pourtant pas d’une stratégie. Elle découle simplement d’une
évidence, liée à sa manière de concevoir sa musique : « L’art, c’est un moyen de représenter
qui on est », résume-t-il.
Avant même de porter ce regard sur son territoire, Selera s’est construit à travers les
sonorités qui l’entouraient. Bercé par le dancehall, il développe un univers nourri par les
différentes influences qui ont accompagné son parcours. Impossible dès lors de dissocier sa
musique de La Réunion, qui façonne autant son identité artistique que sa manière de voir le
monde.
Cet ancrage passe aussi par la langue. Après avoir longtemps écrit en français, le créole lui
ouvre une autre manière de travailler les mots, les sonorités et le rythme : « Ça m’a permis
de revisiter totalement ma musique, ma manière d’écrire, et au-delà de ça, c’est ma langue
maternelle », explique-t-il.
« Je décrirais ma musique comme un art qui est ghetto, insulaire, réunionnais, et à la fois
spirituel. » Cette description rassemble les différentes dimensions de son univers marqué par
sa réalité sociale, son héritage culturel et ses croyances. Une richesse qui, selon lui, ne peut
pas être enfermée dans des catégories figées.
« Il y a toujours ce phénomène de cases, mais pour moi, il y a simplement une casede rap. Et il y a même plus grand que ça, il y a une case juste d’art musical. » Selera
Cette volonté d’ouverture ne remet pourtant pas en question l’importance de ses racines. À
ses yeux, les territoires insulaires sont aujourd’hui capables d’influencer les continents, à
l’image de la Jamaïque et du reggae. « Certaines îles ont réussi à faire en sorte que ce
soient elles qui influencent les continents », précise le rappeur.
Cette conviction se retrouve aussi dans son regard sur la place de La Réunion dans la
musique. Là où certains pourraient voir la distance avec l’Hexagone comme un frein, lui
préfère y voir une force : « Il n’y a que des situations, c’est nous qui choisissons d’en faire
une opportunité ou un problème. »
Une approche qui résume son ambition : faire de La Réunion non pas un point de départ à
dépasser, mais un territoire depuis lequel il est possible de transformer la musique. « Moi, je
décide que La Réunion, c’est l’endroit où il faut être si tu veux être, si tu veux faire un gros
truc dans la musique actuellement ».
Suz
Originaire de La Réunion où elle a grandi avant de partir à Rennes pour ses études, Suz
revendique d’abord un rap introspectif, tourné vers le ressenti et l’expérience personnelle.
Inspirée par des figures comme Akhenaton, la rappeuse de 23 ans place au centre de son
écriture son regard sur le monde et les émotions qui l’accompagnent.
Son lien à La Réunion ne passe pas nécessairement par des codes musicaux traditionnels,
mais davantage par ce qu’elle y a vécu. Une relation intime à son île, nourrie par ses
souvenirs et les expériences qui ont construit son regard artistique : « Ce qui va me faire
ressentir quelque chose, c’est vraiment mon vécu et les choses que j’ai expérimentées, ça
peut être parfois juste à partir d’un paysage. »
Dans « Intro », un morceau marqué par une certaine mélancolie où elle évoque La Réunion,
elle revient sur une période de sa vie encore liée à des souvenirs difficiles : « Pour l’instant,
La Réunion est raccrochée à cette période de ma vie, jusqu’à mes 18 ans, c’était cette vie-là
que je vivais », confie-t-elle.
Pour autant, cette approche personnelle ne l’empêche pas de porter ses origines avec elle
hors de son île. Suz rappelle qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’être une artiste
réunionnaise.
« Je trouve que La Réunion, justement, c’est cette diversité-là. Chacun a sa place. »
Une manière de revendiquer ses racines sans chercher à correspondre à une représentation
attendue : « Ça ne veut pas dire que demain, si je fais un festival, je ne vais pas brandir le
drapeau de La Réunion, ça ne va pas m’effacer pour autant de mes origines », nuance-t-elle
avec humour.
Si son parcours l’a menée ailleurs, ses racines restent son horizon.
« Il y en a qui veulent faire l’Olympia. Moi, mon objectif serait d’être aux Francofolies à La
Réunion. Un truc de fou serait de pouvoir ramener toute mon équipe et que tout le monde
soit rémunéré. »
En attendant, Suz revient cette année dans Buzz Booster avec l’envie d’aller plus loin. Une
revanche qu’elle assume pleinement : « Je pense que j’ai ma place. Ce que je fais, c’est
authentique, c’est sincère. » Sa confiance repose aussi sur une certitude : elle sait rapper et
entend bien le prouver.
SyLO
Pur produit de son environnement musical, SyLO, 25 ans, fait ses premiers pas dans la
musique par le dancehall, genre particulièrement présent à La Réunion. C’est au collège,
avec le slam, qu’il développe son goût pour les rimes. Il commence alors à poser ses textes
sur des instrumentales avant de se tourner progressivement vers le rap. Arrivé à Tours en
2021, ce parcours entre son île natale et l’Hexagone nourrit autant son histoire personnelle
que son identité artistique.
« Ma musique raconte principalement ce chemin de vie que j’ai emprunté et les péripéties
que j’ai vécu durant ce voyage-là. C’est vraiment l’histoire d’un Réunionnais qui a su prendre
son envol et chercher son indépendance dans l’inconnu. ». La destination de ce voyage,
c’est le rap endémik, le nom qu’il a choisi pour sa musique.
« Si on part de la définition biologique du mot, une espèce endémique appartient à un
territoire propre, où on ne la trouve nulle part ailleurs. Moi, j’ai voulu transposer cette idée
dans ma musique, parce que je trouve que j’ai su exporter ma créolité sur un autre territoire,
l’Hexagone.»
À Tours, SyLO découvre aussi une autre manière de faire de la musique qui lui permet
d’enrichir sa pratique et de gagner en liberté artistique : « En arrivant ici, j’ai vite compris qu’il
y avait beaucoup de méthodes de mix, et d’enregistrement. Il y avait plusieurs façons de
fonctionner en studio. Et donc, moi, j’ai appris. Ça m’a permis de développer plus librement
ma musique. ».
En changeant son quotidien, son départ a aussi transformé son rapport au passé. Les
souvenirs ont alors pris une place nouvelle dans son écriture. « Le fait d’être loin m’a rendu
plus nostalgique. J’écris aujourd’hui sur des choses que j’ai vécues autrefois, que je ne vois
plus forcément au quotidien, et cette distance a beaucoup joué dans ma manière d’écrire. »
Au-delà de son propre récit, il inscrit sa musique dans une démarche de transmission. Ce
qu’il cherche à porter dépasse son expérience personnelle : « Je me vois surtout comme un
porte-parole de ma langue maternelle. Je me vois aussi comme un porteur d’espoir. Le
message que j’ai envie de ramener, c’est un message d’espoir, d’encouragement, de paix
surtout. »
Cette démarche a une résonance particulière dans cette édition de Buzz Booster où la
Réunion est fortement représentée. Pour SyLO, cette présence témoigne d’une évolution :
celle d’une scène qui commence à trouver sa place dans les dispositifs nationaux.
« Je trouve que notre musique a parfaitement sa place. Aujourd’hui, elle se retrouve dans un
dispositif national comme Buzz Booster, et je trouve ça important. Je pense qu’on commence
à prendre un peu plus de place, doucement mais sûrement. »
Une étape qu’il inscrit dans un mouvement plus large, celui d’une musique réunionnaise
capable de franchir de nouveaux horizons.
« J’aimerais qu’ils entendent que notre langue a passé des frontières, un cap. On mérite notre place à l’international. Le but, c’est de mettre La Réunion sur la carte. » SyLO
Si le rap en créole réunionnais trouve aujourd’hui un écho plus large, SyLO l’inscrit dans une
dynamique qui dépasse son île. À mesure que les artistes issus des différents territoires
créoles prennent davantage de place dans le paysage musical français, il y voit avant tout
une histoire collective plutôt qu’une compétition entre les territoires :
« Entre nous, les créoles, les DOM, il n’y a pas de rivalité. On a tous une histoire derrière
chaque île. On a tous une envie, c’est de faire évoluer notre langue maternelle, le créole. »
Cette progression, il l’associe aussi à un état d’esprit collectif entre artistes, qui permet à
chacun de faire entendre son identité sans avoir à la mettre de côté :
« Ça devient plus facile déjà lorsque les artistes s’entraident entre eux et qu’ils se
comprennent. Ils ne sont pas fermés, ils sont dans le partage. »
Quelques mois après le prix remporté par Meryl aux Flammes, l’édition 2026 de Buzz
Booster fait écho à une même réflexion : celle d’un rap français capable de reconnaître des
identités multiples sans les enfermer dans une seule case. Alors que certaines catégories de
récompense peinent encore à refléter toute la diversité des artistes qui le composent, cette
dynamique rappelle que les cultures créoles ne se résument pas seulement aux scènes
caribéennes.
Selera, Suz et SyLO le montrent à travers leurs parcours : leurs influences comme leurs
univers musicaux diffèrent, mais tous contribuent à faire émerger de nouvelles façons de
raconter La Réunion.
C’est peut-être là que réside la force de cette génération : rappeler que le rap français n’a
pas qu’une seule géographie, une seule langue ou une seule manière de raconter le monde.
Retrouvez les trois rappeurs de la finale Buzz Booster du 23 au 25 septembre au Flow Lille.

