Entretien avec Franck Dureau alias Da Cockroach, pour la sortie du livre : Here Come The Drums, coécrit avec Real Muzul.
Quand on pense au rap, on pense surtout aux rappeurs. Leurs textes, leur charisme, les parcours, le succès. On pense aux DJ qui ont porté le genre jusqu’à un autre niveau, jusqu’à dans d’autres styles. Mais on connaît beaucoup moins souvent ces extraterrestres, retranchés dans leur laboratoire : les beatmakers. Leur fonction est souvent floue; ils sont souvent confondus avec les DJ. Leur pratique, le sampling, reste mystérieuse pour le néophyte. Pourtant, penchés sur des écrans minuscules, disquette à la main et collection de vinyle en guise de matière première, ils ont façonné l’histoire du rap. Car sans eux et leur drôles de machines: pas de musique.
C’est exactement dans ce contexte que s’inscrit le travail de Real Muzul et Da Cockroach. C’est d’ailleurs ce dernier que nous avons rencontré pour la sortie du livre « Here Come The Drums », un ouvrage dédié aux machines qui ont façonné le Hip Hop.
Activiste bordelais depuis près de trente ans, ancien beatmaker, DJ, observateur attentif et acteur engagé de la culture hip-hop, Da Cockroach fait partie de ceux qui ont traversé plusieurs époques sans jamais tourner le dos au mouvement. Il a connu ces années où produire un beat relevait autant de la patience que de l’acharnement. Car avec un sampler il fallait fouiller, écouter des vinyles, découper de tout petits échantillons, recommencer — souvent seul, souvent sans reconnaissance immédiate. Une pratique presque monastique, avant que la technologie ne transforme radicalement l’accès à la création musicale.
Avec ce livre consacré aux machines du beatmaking, Real Muzul et Da Cockroach ne cherchent ni la nostalgie gratuite, ni le fétichisme. Ils proposent simplement une vision grand public, du travail des beatmakers à travers plus de soixante-dix interviews, des photos rares, des anecdotes de studio et des récits. On y retrouve notamment : Akhenaton, Dee Nasty, Roger Linn (inventeur de la MPC), Marco Polo, Cut Killer, Logilo, Oxydz. Le livre leur donne une place centrale. Ce projet part du constat simple que le sampling est une culture à part entière, avec un héritage à transmettre.
Dans cet entretien, Da Cockroach me parle de son propre parcours, de son rapport aux samplers et nous dit ce que ce livre représente à ses yeux.
Oxydz: Qui es-tu et quel est ton parcours dans le hip-hop ?
Da Cockroach: Je suis Da Cockroach, bordelais, activiste hip-hop depuis près de trente ans. Je n’ai jamais occupé un poste précis, mais j’ai toujours été impliqué pour faire avancer la culture à mon niveau. J’ai pratiqué le beatmaking pendant une douzaine d’années, notamment au début des années 2000. J’ai travaillé avec la MPC 2000 XL et la SP-1200, et j’ai produit exclusivement pour un artiste pendant longtemps. À un moment, j’ai eu envie de me tourner davantage vers le public. J’avais aussi le sentiment d’avoir fait le tour de la partie création. Le DJing m’a permis de partager ma culture musicale et ma collection de disques de manière plus ouverte.
Oxydz: Pourquoi avoir consacré un livre aux machines de beatmaking ?
Da Cockroach: À l’origine, je voulais parler des producteurs. Le focus sur les machines s’est imposé naturellement en travaillant avec Muzul. Les samplers sont indissociables de l’histoire du hip-hop, il fallait leur donner une place centrale. Le sampling est l’essence même du rap. C’est la base de la culture hip-hop telle que je la conçois.
O: Qu’as-tu découvert pendant l’écriture du livre ?
C: J’ai appris énormément de choses, même avec mon background. J’ai notamment réalisé l’impact immense de certaines figures comme Guts, qui ont formé toute une génération de producteurs sans que cela soit vraiment reconnu. Le projet a été réalisé en moins d’un an, avec plus de soixante-dix interviews. Ça a été une aventure humaine intense, passionnante, avec beaucoup de découvertes et d’échanges forts.
O: Comment vois-tu l’évolution du beatmaking aujourd’hui ?
C: La technologie a rendu la création accessible à tous, ce qui est positif. Mais elle a aussi fait perdre une partie de l’âme et de l’originalité du rap. Le sampling, avec de vraies machines, apporte une profondeur que la composition pure ou les samples préfabriqués n’ont pas.
O: À qui s’adresse votre livre ? Quels accueil avez-vous reçus ?
C: Aux producteurs bien sûr, mais pas seulement. On voulait un livre accessible, visuel, qui puisse aussi intéresser des personnes extérieures au hip-hop, sans être un ouvrage purement technique ou élitiste. Les retours sont très positifs. De nombreux médias généralistes et spécialistes ont parlé du livre, ce qui montre qu’il répondait à une vraie demande.
O: Quels sont tes projets à venir ?
C: Je prépare un double vinyle conceptuel de rap français intitulé Cafards Sensibles, avec de nombreux artistes et producteurs majeurs. Un projet engagé, pensé comme un album-concept, prévu pour fin 2026.
Articles et entretien par Oxydz

