Après 15 ans de carrière, Kalash a aujourd’hui un place de passeur entre l’ancienne et nouvelle école.
J’ai découvert Kalash, comme beaucoup de monde, en 2016 avec son feat avec Booba, intitulé Rouge et bleu (album Kaos, 2016). Un an après, il sort déjà son quatrième album Mwaka Moon avec ce fameux titre du même nom en collaboration avec Damso qu’on chantera tous à tue-tête. En 2019, j’écoute Diamond Rock en continue avec le morceau Mada ou encore Polémique (feat Kalash Criminel). Bref, Kalash est un artiste bien installé dans le game depuis 15 ans maintenant.
Cette année, le 12 juin 2026, il revient avec son septième album après quatre ans où singles, concerts et clips étaient au rendez-vous pour faire patienter ses auditeurs après Tombolo (2022).
C’est dans des conditions uniques que je m’entretiens avec lui durant presque une heure. Pour faire écho à son morceau 18h33, nous nous sommes donné rendez-vous dans une bijouterie de luxe près des Champs-Elysées qui nous a ouvert ses portes…
Dans son élément, le Mwaka Boss s’intéressait aux montres exposées entre les photos et l’interview. Nous avons parlé de sa vision de la vie, de son évolution dans la musique, de son rapport à l’amour et à la mort, de ses enfants, de l’importance du pont entre les anciennes et nouvelles générations d’artistes puis de plein de choses encore… La discussion aurait pu s’étendre encore 3 heures (c’est lui qui l’a dit) si nous n’avions été limité par le temps.
Son humilité et sa gentillesse ont fait de cette interview une vraie discussion…
Tu sors ton nouvel album EX-VOTO le 12 juin, le jour de ton anniversaire et de ton concert à la Défense Arena. Es-tu content de revenir et comment te sens-tu ?
Je me sens bien, je me sens détendu, j’ai aussi beaucoup d’excitation à l’idée que les gens entendent enfin l’album. Et je me sens soulagé de l’avoir fini et d’en être satisfait. Je suis vraiment content d’EX-VOTO de A à Z, du travail qui a été fait sur les mixs, les masters. Parce que je l’ai commencé en 2022, juste après Tombolo. J’ai enregistré 300/400 chansons et j’ai recommencé l’album à zéro au mois de mars de cette année. Tout est passé à la trappe, peut-être que certains sons sortiront un jour, mais tout ce qu’il y a sur l’album a été fait en mars 2026. Donc ça veut dire qu’il y avait une longue période de doute et d’expérimentation depuis quatre ans.
T’as voulu repartir de zéro parce que t’as évolué entre-temps ?
J’ai évolué, mais en même temps, entre 2022 et aujourd’hui, la musique a tellement évolué, avec tout ce qui se fait de nouveau. Il y a des styles qui reviennent, comme la trap qui avait un peu disparu – moi j’en écoutais toujours. Certains styles qui ont eu leur moment sont moins écoutés maintenant, comme la drill. Moi j’ai pris mon temps et j’ai pas eu de pression de mon équipe ou de mon label, c’est plutôt moi qui me mettais la pression, parce que je voulais vraiment sortir l’album et aller vite. Et au final ça s’est fait comme ça devait se faire, en deux semaines en mars dernier.
Je suis vraiment content d’EX-VOTO de A à Z – Kalash
Kalash
Que raconte cet album de toi ? Il arrive à quelle période de ta vie ?
Chaque album raconte beaucoup de facettes de ma personnalité, de mon discours, que ce soit les morceaux d’amour, plus sensuels, plus violents, plus conscients, avec un peu plus d’introspection aussi sur mes états d’âme. Je reviens avec plus d’expérience, de vécu et des conclusions qui ont été tirées avec un peu plus de calme.
Le terme EX-VOTO désigne une offrande faite en remerciement d’une protection, d’un vœu exaucé. Quel est ton EX-VOTO ?
Mon EX-VOTO, c’est de la gratitude, c’est de la reconnaissance à Dieu ; et l’offrande que je fais à Dieu, c’est mon comportement avec les autres et avec moi-même, les remises en question. Parce que je pense que j’ai été exaucé sur beaucoup de choses et accompagné dans beaucoup de périodes. Et rien que le fait d’avoir retrouvé ma santé à 100 %, c’est une des plus belles choses que Dieu ait pu m’accorder. Ma santé, celle de mes enfants, en tout cas, guérir de tous les maux que j’ai eus pendant huit ans.
Justement, t’as choisi d’ouvrir ton album et même ta promotion avec le titre « Vous mes amours (Pitié) ». Un titre très personnel sur lequel on entend les voix de tes enfants. Pourquoi t’as choisi ce morceau comme porte d’entrée dans l’album ?
Parce que c’est mon meilleur feat, mon feat avec ma fille Iéva. On entend aussi Imany et Ethan. Je trouve que c’est le morceau qui me définit le mieux, en tant que papa, en tant que mélancolique, et c’est une prod dancehall. Et pour la symbolique : revenir après tant d’années avec mes enfants, c’est un beau clin d’œil pour eux comme pour moi.
Dans le clip, on voit des fourmis et tu fais aussi référence au livre La Métamorphose de Kafka. Que représentent ces fourmis pour toi ?
Les fourmis ont plusieurs sens. La fourmi est très travailleuse, assidue, organisée. Et dans le morceau je parle à mes enfants, par rapport au sample du Seigneur Tabu Ley Rochereau, « Pitié » : « Je travaille nuit et jour votre seul bonheur. » Donc je travaille comme les fourmis pendant que la distance avec eux m’affecte, mais je continue à travailler pour mes enfants.
On voit aussi un verre de vin qui éclate et une plante qui fane. C’est pour illustrer cette souffrance et cette absence dont tu parles ?
Oui. Je ne dis pas que c’est bien de se réfugier dans un verre de vin mais c’est un moment qui permet de se libérer un peu. Ça reste des calmes éphémères : quand tu prends le verre pendant une heure ou deux, ça va te détendre, mais la réalité revient quand tu finis. Et les fleurs qui fanent, c’est pour symboliser le fait que tout semble s’écrouler quand tes enfants te manquent ou que quelqu’un d’autre te manque d’ailleurs. Quand tu te retrouves seul après un gros moment de fête, un gros concert, tu te retrouves dans tes pensées, dans tes doutes.
Quelle importance a pour toi la légende de la rumba congolaise, Tabu Ley Rochereau ?
Déjà ce morceau, je l’écoute beaucoup avec mon entourage, mes enfants, ma femme. C’est une merveilleuse chanson en termes de mélodie, d’instru, du sens des paroles. Pour être sincère, c’est une surprise qu’on m’a faite. J’étais en concert avec Naïka, et à mon retour au studio, toute l’équipe, sous les conseils de ma femme, avait samplé la chanson. Moi je connaissais ma chanson de départ et j’ai découvert qu’ils y avaient introduit le sample et que ma femme avait déjà demandé l’autorisation de Youssoupha, fils de Tabu Ley. Et j’ai trouvé ça tellement logique ! Musicalement, ça allait avec, au niveau du sens, ça allait avec. Voilà comment ça s’est retrouvé dans le morceau, tout a été organisé dans mon dos ! (rires).

Tu as toujours accordé beaucoup de place aux artistes qui t’ont précédé et inspiré.
C’est important que les jeunes artistes rendent hommage à leurs influences et à ceux qui ont oeuvré et pavé le chemin. Je ressens davantage de retenue, chez les artistes, de nommer un autre artiste, juste une référence en disant « oui c’est lui qui m’a inspiré, c’est grâce à lui en partie ou totalement ». Et comme avec les réseaux sociaux ça va très vite, les gens oublient beaucoup, ou réécrivent l’histoire. Donc j’aime bien rappeler qui était là, qui a fait quoi, que je connaisse ou pas la personne. Je me dis que c’est comme le travail d’un historien – en moins fort -, mettre dans la pensée collective, surtout des plus jeunes, que telle personne existait, ce qu’elle a fait, qu’elle a commencé à poser quelques pierres. Et ça rejoint la reconnaissance ; ce n’est pas envers Dieu mais il faut toujours remercier, rendre hommage. Et parfois, ces hommages peuvent faire plaisir aux artistes, même des années plus tard, quand ils entendent un jeune artiste parler d’eux.
Tu as déjà eu des retours d’anciens qui t’ont remercié pour ça ?
Plein ! King Daddy Yod, pionnier et fondation du raggamuffin, m’écrit presque chaque semaine en me remerciant, des années après que je lui ai rendu hommage. Il m’explique quel impact ça a eu sur lui puis sur sa carrière. Il y a des artistes zouk, comme Alex Catherine, qui m’écrivent aussi, sans qu’on se connaisse personnellement, qui apprécient que je parle d’eux, que je poste leurs chansons, que je montre que j’ai de l’amour pour ce qu’ils ont fait. Après, on s’est connu de façon personnelle. C’est grâce à des gens comme eux que des artistes comme moi peuvent maintenant vivre à 100 % de leur art.
Dans l’industrie, c’est assez rare les gens qui donnent de l’amour.
Je trouve que ça manque beaucoup. Et quand ça se fait, j’aime voir ça. Il y a des artistes comme Gazo : l’amour qu’il donne aux jeunes artistes comme La Rvfleuze ou La Mano 1.9, j’aime voir ça. Tu sens que quand un nouvel artiste arrive fort, il y a la joie, ils sont contents, “tu es content pour toi, je suis content pour moi”. Ça manque mais quand ça arrive, j’aime bien le souligner aussi.
En parlant de ces passations entre artistes, il y a le Jamaïcain Vybz Kartel avec qui tu as collaboré trois fois tout. C’est un morceau extrêmement festif à votre image. Qu’est-ce que tu apprécies particulièrement dans le fait de travailler avec lui ?
Travailler avec Kartel, c’était un de mes vœux en tant qu’artiste ; il est l’une des personnes avec qui je voulais absolument travailler. C’est bizarre de travailler avec quelqu’un qui t’a autant influencé et lui faire découvrir des choses à ton tour. Je lui ai fait découvrir le shatta, le bouyon et des sons à lui qui ont été des gros succès aux Antilles mais qui étaient des remix. Il y a même des sons acapella. Un après-midi, je lui dis « fais moi confiance, chante ». Il a chanté et derrière le succès, il m’a dit que j’avais raison. C’est un artiste très innovateur, un genre de scientifique fou de la musique, il va explorer des trucs. Et pour moi c’est de l’humilité d’avoir une telle influence sur des générations, dont la mienne, et de continuer à apprendre. Il est ouvert et ne m’a jamais rien imposé sur les morceaux faits ensemble. Ça fait bizarre de se dire qu’après dix/quinze ans à l’écouter tous les jours sans exception, je collabore avec lui aujourd’hui.
Dans l’album, tu as intégré un interlude où Akhenaton et Shurik’N d’IAM disent de toi que tu as « une voix de fou » et que « tu es un monstre », allant même jusqu’à dépasser Beyoncé. Pourquoi avoir choisi de le mettre en avant ?
Quand j’ai entendu ça dans l’interview, déjà c’est très très flatteur. Venant d’IAM qui est pour moi le groupe qui est resté très proche de ses valeurs et qui dégage une certaine autorité positive. C’est des papas pour nous. Je connais leurs expériences, leur longue carrière. Ils ont fréquenté beaucoup d’artistes légendaires comme Beyoncé et le fait qu’ils disent ça, ça m’a beaucoup touché. Ils l’ont dit notamment parce que le jour de l’enregistrement du morceau, quand j’ai commencé à chanter dans le studio, le micro a explosé. (rires) Ça les a fait rigoler et quand tu as des gens comme IAM qui te rendent hommage comme ça, c’est des choses à encadrer. C’est comme un trophée.

Ta voix est probablement l’un de tes plus grands atouts, tu peux aller dans les aigus, dans les graves, et ça va avec tous les genres de musique que tu travailles. Qu’est-ce que cette palette vocale t’apporte ? Est-ce que tu prends plaisir à jouer avec ces possibilités ?
Ça me permet de m’amuser comme j’aime beaucoup de styles de musique. Les artistes disent qu’ils aiment tel style de musique, mais qu’ils ne se sentent pas à l’aise dessus ou qu’ils laissent ça à ceux qui peuvent le faire. Mais moi, j’arrive à m’amuser sur beaucoup de styles de musique. C’est une chance, un don que Dieu m’a donné et je suis reconnaissant pour ça. Mon endroit préféré, c’est le studio, ce n’est jamais une corvée pour moi d’y aller. Je ne dis pas qu’aller sur scène c’est une corvée mais parfois tu peux être fatigué contrairement au studio qui me donne beaucoup d’énergie.
C’est fou parce que j’ai vu que dans des interviews tu dis que tu arrives au studio comme ça et que tu fais ton morceau, souvent que tu ne l’écris pas…
À part quand j’avais 14-15 ans où le studio était plus difficile d’accès. Avant tu avais un temps très limité et puis tu avais une discrétion aussi mais là ça va faire 16-17 ans que je n’ai pas écrit de son avant le studio. J’aime cette surprise là aussi d’arriver et de commencer à écouter des prods et d’improviser, de voir la réaction de l’ingénieur ou des gens qui sont dans le studio. J’aime beaucoup quand j’ai des retours directs, savoir si c’est bien, nul ou normal.
Comment tu vois l’évolution de ta carrière depuis que tu as commencé ?
Je suis plus à l’aise qu’avant avec ma voix, je pense que c’est dû à la scène. Elle donne beaucoup de confiance, c’est un entraînement sérieux. Je sais où je peux m’aventurer. Il y a 10 ans, j’essayais moins de choses, pousser dans le chant pur c’était plus dur. De shows en shows, la note devient finalement facile alors qu’elle était compliquée. Quand tu as connu beaucoup de concerts avec des vieux micros ou des vieilles sonos, c’est un entraînement qui forge (rires). C’est la meilleure école.
Quand on écoute ta musique on entend souvent parler de la foi, d’amour/de sexualité et de la mort. Si je te demande ce qui compte vraiment dans la vie est-ce que ce sont justement ces trois choses ?
C’est un bon résumé. On peut vivre sans foi mais le plus important pour moi dans tout ce qu’on a cité c’est la foi parce que c’est elle qui te maintient, qui te fait faire les bons choix. Pas forcément en tant que pratique ou religion mais en tant que chose positive, comme un guide. Ça donne espoir.
Tu abordes beaucoup la question des relations dans cet album. Je pense notamment à « 18h33 », ce morceau kompa qui raconte les tensions et les contradictions de la vie amoureuse. La voix qu’on entend en introduction et en conclusion m’a fait penser aux chansons françaises où les hommes murmurent des mots à leur bien-aimée. Est-ce une référence assumée ?
À la Mike Brant. (rires) J’étais en train de rigoler. On a coupé mais ça a duré longtemps. « Nous sommes beaux, nous sommes des aigles ». Je pense à un Fally Ipupa, tu vois. Ou certaines chansons françaises, où des crooners parlaient. La création de ce morceau m’a fait rire.
Ça te met trop dans l’ambiance du son, c’est comme une petite balade où tu murmures ce qui va se passer.
C’est les effets qu’on voulait.
Et il y a aussi cet interlude qui rend hommage à Confessions Nocturnes, de Diam’s et Vitaa. C’est un morceau qui est devenu culte pour toute une génération. Et est-ce que toi, il t’a marqué artistiquement, personnellement, ou c’était pour faire une référence avec humour ?
Non, c’était une référence pour rigoler. Bien sûr, c’est un morceau qu’on s’est mangé. J’habitais toujours en Martinique, on s’est mangé à toute patate le son. Le fait d’avoir un morceau avec un concept et une histoire, je trouvais ça génial. Même si moi, ça ne me touchait pas, je n’étais pas le public visé non plus. Mais je trouvais que c’était un coup de maître d’avoir fait ça avec deux personnages, celle qui est affectée et celle prête à en découdre. Et moi, j’ai toujours rigolé avec ce son. On a enregistré l’interlude le même jour que 18h33. On était dans un bon mood parce que c’était la fin de l’album.
Ah, c’est ça… (rires)
Ça, faut l’assumer de faire des blagues comme ça. (rires)
Et avec « True Love », on ressent très fortement, ton influence reggae… Tu chantes en anglais et en créole, et tu dis notamment « tous les jours, c’est Valentine’s Day ». Est-ce que pour toi, une relation amoureuse saine, c’est cette capacité à célébrer l’amour au quotidien ?
Ça serait l’idéal. Je pense que c’est le graal. Tu peux célébrer l’amour au quotidien. Après, il y a les célébrations à proprement dites, et puis juste la célébration comme le fait d’être respectueux, tendre, à l’écoute, etc. C’est pour ça que je dis Valentine’s Day. C’est pas dans le sens où tous les jours je t’offre des fleurs même si j’aime offrir des fleurs. C’est plutôt dans le sens que tous les jours tu restes une personne gentille. C’est le plus important pour moi dans un couple. Je pense que c’est un luxe. J’ai la chance d’avoir ce luxe-là. Les chansons d’amour comme ça, pour moi, c’est facile. Le reggae, c’est mon style préféré donc la partie en anglais, celui qui a fait la prod, qui s’appelle Maroon, qui est un jamaïcain, l’a écrite avec moi. On l’a faite au Liban. C’est l’un des rares sons que j’ai fait en studio. J’ai écouté la prod et j’ai enregistré plus tard.
Le monde est beau est l’un des morceaux qui m’a le plus touchée. C’est un titre très introspectif, traversé par la nostalgie et une certaine mélancolie. Est-ce que le ciel représente une forme de paix ou de liberté pour toi au contraire de la vie sur terre ?
Oui.Je le pensais pas avant, parce que j’étais peut-être plus jeune ou plus dans le fantasme. Mais pour moi, l’enfer, c’est maintenant, c’est ici. Donc quand je dis « Je préfère le ciel, c’est ça le vrai monde. » Je pense à la paix du repos éternel. Je pense qu’il y a 15 ans, en fait, on ne réalisait pas ce qu’on vit aujourd’hui dans le monde actuel. Qui, pour moi, ressemble beaucoup à l’enfer.
Tu as aussi un autre son qui aborde la mort avec Lino « Bwa chèn », qui est aussi en référence au chêne du cercueil.
Oui, c’est le bois le plus noble. Là c’est la mort abordée sous un autre aspect, c’est hardcore ce qu’on dit. C’est un son de pure violence.
Et est-ce qu’il y a une référence au fait que Calbo soit parti cette année ?
Non, non, il n’y a pas de référence au défunt Calbo, paix à son âme. Il existe dans notre musique dancehall ou hip-hop, rock n roll aussi d’ailleurs, des morceaux à thème où tu vas parler de violence. Mais là, je parle vraiment de violence de la rue, de violence avec des armes à feu. Mais c’est un style comme un autre, c’est pas de l’apologie ni de l’incitation. C’est comme un exutoire de faire ce genre de son là. C’est comme un clash. C’est vraiment pour un public avisé ce genre de son là.

Et ce feat avec Lino, c’est aussi quelqu’un avec qui tu voulais collaborer depuis longtemps, ça s’est fait comment ?
Lino, je trouve que c’était une idée originale. C’est Ben, un ami à nous, qui me l’a donnée. J’aime bien les collaborations qui font le pont avec différentes générations, surtout des gens qui nous ont marqués. Ärsenik a marqué toute l’histoire du rap français, je pense. C’est un groupe légendaire, un groupe qu’on appelle pilier. Et Lino, j’ai toujours aimé son style. Quand j’étais petit, il faisait un peu effrayant, avec le timbre de sa voix. Et niveau plume, c’est un génie. C’est quelqu’un qui découpe une prod. Je crois qu’il n’a aucun couplet nul dans sa carrière… On peut aimer le style ou pas, mais Lino qui fait un mauvais couplet, je pense que dans la même phrase, ça n’existe pas. C’est comme si je ramène sur une prod en 2026 le champion Michael Jordan ou Usain Bolt, ils ne flopent pas eux. Avec Lino on s’était croisés beaucoup de fois, on avait parlé de faire un son ensemble depuis 2021 et à chaque fois, on se revoyait en disant « un jour on le fera » et puis voilà, on s’est appelés et ça s’est fait en trois jours.
Dans « Loin d’ici », il est aussi question d’ailleurs, d’évasion, mais également d’amour. Après toutes ces années de carrière et d’exposition médiatique, est-ce qu’il t’arrive de fantasmer une vie loin des projecteurs ?
J’aime bien partir dans des endroits où je suis tranquille et en paix. J’aime bien la tranquillité d’esprit. C’est hypocrite de dire que t’aimerais aller dans un endroit où t’aimes pas les projecteurs, les gens qui t’acclament… J’aime ça par moment. Des fois, tu n’as pas le choix. Parfois, quand je sors de chez moi, je n’ai pas la tête à ça. Le premier pied dehors, je commence à faire plein de photos, etc. C’est toujours cool, mais c’est vrai que, parfois, tu t’imagines dans un coin lointain où t’es tranquille. Mais je ne suis pas non plus embêté par cette vie, avec les supporters, ça ne me fait pas de mal. Si c’était problématique j’aurais déjà arrêté ou j’aurais une cagoule (rires). Un jour je me suis dit que j’aurais dû commencer ma carrière cagoulé comme Kalash Criminel et si j’ai envie je la retire.
Ça a beaucoup changé la vision sur le shatta aujourd’hui. C’était très, très, très compliqué pour les artistes shatta d’exister.
Kalash
Et parmi tes collaborations, il y aussi Naïka, une artiste franco-haïtienne, l’artiste prometteuse du moment. Vous mettez le kompa à l’honneur dans le titre «Bam Love». Est-ce que c’est important pour toi de mettre en lumière la nouvelle génération, notamment des artistes caribéens, comme tu as pu le faire aussi avec Kima, Maureen ou plein d’autres ?
Je l’ai toujours fait. Je l’ai fait soit de façon publique, soit derrière les rideaux. Ça m’est souvent arrivé de soutenir un jeune artiste en payant son album sans jamais le médiatiser. Que ce soit payer le studio, payer un clip,… J’ai toujours aimé ça. Avant d’aimer leurs morceaux, j’aime quand on passe un moment, me dire qu’il est cool, poli, respectueux. C’est ça qui m’est arrivé avec Kima, Jozii. Plein d’artistes comme ça, en Guyane, en Guadeloupe… Quand ils font appel à moi, c’est toujours gratuit, déjà. Je n’ai jamais fait payer un artiste antillais de toute ma vie (rires). J’aime faire des sons avec des anciens comme des nouveaux, qu’importe la carrière qu’ils ont eu ou qu’ils auront, tout ce qui m’intéresse c’est le moment où on fait le son que ce soit devant les caméras ou derrière.
Comme un grand frère, comme tu dis, en vrai, tu es vraiment dans le partage.
Ils m’appellent beaucoup comme ça, mais c’est plutôt comme un être humain. Je ne veux pas me mettre en position de « je suis le grand », sinon ça aurait été facile pour moi depuis longtemps de signer plein d’artistes et d’avoir cette position de chef. J’aime bien juste être là pour conseiller ou aider si besoin.
Il y a aussi le hip-hop, qui est présent dans l’album. Il y a Ninho, avec « Rien à célébrer », L2B avec « Kehlani » ou encore Zola avec « Netflix Chill ». Est-ce que ce mélange permanent des univers est devenu ta signature artistique ?
Quand les artistes m’invitent ou je les invite, ils ont toujours tendance à vouloir faire un nouveau truc. Ninho, quand on va au studio ensemble, j’ai déjà des idées de prods qui lui ressemblent. Et à chaque fois il me dit « non quand c’est avec toi je veux faire des choses différentes ». On a déjà fait un son, “Tennessee” qui était un test. C’est un genre de slow dancehall. Là c’est aussi lui qui avait choisi la prod de Marcus, mon beatmaker martiniquais, un genre de shatta hybride. Zola et Franglish, pareil. À chaque fois ils aiment bien expérimenter et s’amuser. Dans les collabs avec moi on s’amuse beaucoup en studio, c’est très jovial.
Et justement, comment le public a reçu le son avec Zola en club ?
Ils ont chanté par cœur, je l’ai joué trois fois. Ca m’a fait plaisir et on a envoyé une petite dédicace à Zola qui pour l’instant est incarcéré, on espère qu’il sort bientôt.
Même le son « Kehlani, » c’est des sons de boîte, pour ambiancer.
C’est des sons de voiture à fond, de boîte, de fête quoi.
C’est un voyage ton album, il y a de tout. Notamment un son 100 % RnB, qui m’a surprise, avec Monsieur Nov. Comment c’était cette collaboration ? Apparemment dans les studios vous avez bien rigolé… (Rires)
Nov, c’est Ben, qui masterise la majorité des albums de rap et tous les miens depuis 2015, qui me dit qu’il a vu le meilleur concert de l’année niveau qualitatif, ambiance, scénographie… C’était le concert de Nov. Et il me dit : « Ça serait cool que vous fassiez un son ensemble », avec grand plaisir. J’avais rencontré Nov dans une émission il y a quinze ans et on ne s’était jamais revu depuis. J’arrive au studio et Nov me demande sur quel thème on part. Je lui dis « le sexe » (rires) parce que j’avais écouté un son à lui où il dit des trucs hardcore mais si tu comprends pas le français, le son est tellement incroyable. Il est rentré en cabine, il a envoyé direct (rires). En cinq minutes, j’ai posé deux fois, c’était fait. Les réactions étaient marrantes. C’est pour un public averti, ça fait partie de la vie et c’est le RnB qu’on aimait à l’époque, c’était très explicite.
Il y a aussi « Parris in Paris » avec Parris Goebel. Selon toi, qu’est-ce qui définit aujourd’hui un véritable « shatta boy » et une véritable « shatta girl » ?
Avant, la définition était différente aux Antilles quand le shatta est apparu. C’était vraiment une musique qui était stigmatisée pour la rue, mais la rue pauvre. C’est-à-dire la rue des vagabonds, les gens sans manière, les bagarreurs, les fumeurs, les buveurs. Vulgairement, c’est ce qu’on appelle des « cassos ». C’était une musique mal vue par les musiciens, les DJs, qui trouvaient que c’était une musique pas finie, qui sonnait vraiment sans talent musical, sans connaissance de la musique. Et c’est ce qu’on appelait une shatta : une meuf chaude qui boit, se bat. Et un shatta boy, c’est un mec de la street. Et au fur et à mesure, c’est devenu la musique mainstream. Là, c’est la musique n°1 aux Antilles de loin. En France, c’est en train de presque le devenir. Et maintenant, la définition, je pense que c’est juste des gens qui aiment s’amuser, qui aiment danser, un peu décomplexés. Ça a beaucoup changé la vision sur le shatta aujourd’hui. C’était très, très, très compliqué pour les artistes shatta d’exister. Moi, je faisais du shatta, mais je faisais aussi du dancehall, du reggae, du rap. Donc je n’étais pas catalogué artiste shatta. Mais vraiment, des artistes qui faisaient que du shatta, ils ont été très maltraités par les médias et par une partie du public. Maintenant, les gens leur rendent hommage, donc ça, c’est cool. Mais il faut que les gens se rappellent aussi qu’ils n’ont pas été tendres avec eux. C’était très compliqué. Il y a des DJs qui s’embrouillaient avec d’autres DJs s’ils en jouaient, par exemple. La radio n’en jouait aucun. C’est vraiment la musique qui a été créée et portée par le peuple : les étudiants, les lycéens, la rue, les fêtards, etc. C’est le peuple qui l’a choisie à 100 %.
Les médias n’ont rien à voir dedans. Personne n’a poussé cette musique à part le peuple, et c’est la force des choses, ainsi que certains acteurs comme PSK, Digital, Skunk, Ti Blica — paix à son âme —, Mikado et j’en oublie, qui ont fait que le shatta soit à ce stade-là aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est impossible de ne pas passer du shatta, en France aussi.
Je fais le tour de la France depuis 20 ans, mais là, depuis que le shatta a pété en Hexagone, dans les boîtes, même s’il n’y a pas un Antillais, c’est obligé qu’un morceau de shatta soit joué dans la soirée.
C’est une belle revanche !
C’est une belle revanche. Et c’est bien parce qu’il y a beaucoup d’artistes qui en vivent maintenant. Des artistes comme Maureen en vivent à 100 %, et avant, ce n’était pas possible. Et maintenant, c’est repris par d’autres gens dans le monde entier. Shenseea sort quasiment que des sons shatta depuis un petit moment. Vybz Kartel m’en parle… Beaucoup de références américaines veulent faire exclusivement du shatta.
Et pour terminer, après toute cette tournée, il y a cet album très personnel. Comme on l’a dit, tu vas le célébrer le jour de ton anniversaire. Dans la plus grande salle de concert d’Europe, Paris La Défense Arena. Au-delà du symbole, est-ce que cette date représente une forme de consécration dans ta carrière ?
Non, je ne le vis pas comme ça. Je le vis comme une étape, une belle étape, mais non, une consécration, non, parce que j’en n’ai pas rêvé, et ce n’est pas une fin.
Je le vis comme un gros défi, comme un super événement. Mais je ne vois pas non plus le Stade de France comme une consécration. Pour moi, les consécrations, elles sont déjà faites. C’était d’amener la musique où je l’ai amenée. C’est faire des sons avec les mecs qui m’ont influencé, c’est-à-dire les trois principaux : Bounty Killer, Vybz Kartel et Mavado.
Ça, c’est une consécration pour moi.
Et si je te dis : « Pour Kalash, il est l’heure de… », tu réponds quoi ?
Pour Kalash, il est l’heure de tout péter ! (rires)
L’album EX VOTO sera disponible le 12 juin sur toutes les plateformes.

